Nez à nez avec Serge Lutens

Beauty

À la fin de l’interview, il s’excuse de ne pouvoir me consacrer davantage de temps. Ce fut pourtant une heure privilégiée, telle une parenthèse, durant laquelle le nez (avec un grand N) Serge Lutens s’est livré en toute sincérité dans sa suite d’hôtel. Bribes de conversations choisies.

Portrait Francesco Brigida

Par Marie Hocepied.

Son souvenir

C’est l’odeur de la guerre et de la séparation, ce qui déterminera l’odeur de ma vie en fait. Tout se décide avant nos 7 ans, c’est l’âge de raison. La personnalité à 7 ans est aboutie, elle est sous clé. On est qui on doit être! L’odeur du houblon est en fait la première histoire de ma vie : c’est la guerre, il y a une alerte, il y a une brasserie désaffectée juste à côté de chez nous transformée en abri. Et dans cette brasserie, ma mère m’emmène, je n’ai pas deux ans. Si je me souviens de ce souvenir, ce n’est pas à cause du bombardement ou de la sirène, mais je me souviens de la panique dans ses yeux, de cette descente sous terre, de m’y être perdu, je me souviens de l’odeur du houblon qui y était mis en tas. Une odeur très forte. Elle a influencé ma vie. Après l’alerte, je perds ma mère dans l’abri. Je me tiens à une rampe et après je ne me souviens plus.

Ses odeurs

On ne vit jamais une odeur seule. L’odeur est toujours dans un contexte. Coupée de ce contexte, elle ne signifie rien. Le jardin compte peu, mais la terre compte bien. La pluie aussi. En fait, toutes les odeurs ont compté. Chaque odeur a une histoire à attribuer, une histoire précise.  Elle n’est jamais orpheline d’une situation. Toutes les histoires que l’on retient par le nez sont majeures. Le nez, c’est l’évaluateur par excellence. Ses cellules olfactives vont nous servir toute notre vie à reconnaître, à nous méfier, ce qui nous plait ou ce qui ne nous plait pas. Si j’achète une étoffe, je la porte au nez. C’est un geste instinctif.

Sa couleur

Le noir s’est imposé dès l’adolescence consciente vers 16 ans. Il est pour moi une protection. Il me permet d’affirmer, de me protéger. Il s’agit de la couleur de l’orgueil. C’est de l’orgueil par rapport à la honte. Disons que la honte est présente chez moi. Peut-être par rapport à ma gêne et ma timidité dans la société. On n’est pas honteux sans rien.  On voyait enfin cette petite chose en dessous de cet habit noir. C’est une confiance que je m’accordais.

Son parfum

Je porte quelques fois mes créations, mais pas beaucoup. Je porte plutôt les titres. J’ai toujours été très attaché aux noms. Avant je me parfumais avec “Cuir Mauresque” parce que je revendiquais ce côté arabe en moi. Aujourd’hui, c’est plutôt “Chêne” car il me rend justice. Il a un coté rassurant et plein.  Les noms ont toujours beaucoup influencé le processus.  Toutes mes créations ont avoir avec ma propre histoire. C’est intramuros. Ce sont des traits de ma vie. Chaque histoire doit me séduire. C’est quelque fois une belle vengeance et quelques fois une terrible histoire d’amour.

Son feu 

“L’Incendiaire” est le premier de Section d’Or qui résume toutes les pointes extrêmes de ma nature. Mais ce n’est pas une biographie. J’en serais incapable. “L’Incendiaire”, c’est quelque chose que je retiens. J’allume le feu en moi mais je ne mets pas le feu. Je déclare ma flamme. C’est un parfum très enveloppant, très chaud, très chaleureux, avec une certaine pudeur. On se sent protégé.

Son amour

Je suis incapable de définir l’amour, ni la beauté. Il se porte, on en est porteur. Rien ne se fait sans amour. Il est dans tous nos actes. En créant un parfum, j’invente une femme, j’invente tout en elle. Je m’invente à travers elle.
Un acte sans amour, pue. Il y a une charge amoureuse très forte dans ce que je fais. Quand cette charge disparaîtra, je n’existerai plus.

L’Incendiaire, Collection Section d’Or, Serge Lutens, 450€/50ml, en exclusivité chez Senteurs d’Ailleurs.