Le fils de Julos Beaucarne

Art

S’appelle Boris et est artiste. Sa dernière exposition le fait -presque- sortir de sa tanière. Rencontre d’ordre privé avec un homme singulier.

Interview Marie Hocepied. Photo Oskar.

Ta dernière exposition remonte à 20 ans, et aujourd’hui tu nous donnes à voir quelques pièces de ton travail au sein de la galerie OV. Comme un vif coup de projecteur ? J’avoue que c’est un peu dur de sortir de l’atelier parce que cela fait plus de 20 ans que je suis dans cette situation et j’y ai vraiment pris goût. Mais je suis ravi de montrer. À la fois, ce n’est pas une très grande exposition, je ne montre que 6 ou 7 pièces mais c’est quand même déterminant car c’est la première fois que j’en montre autant avec un spectre aussi large. J’ai l’impression que pendant 20 ans je me suis accroché comme un coquillage au roc, face à la mer. Et donc le Bernard L’hermite se remet peut-être à bouger. On va voir, ce que l’avenir nous réserve.

Pourquoi cette timide envie de sortir de l’ombre ? Mon ami, Olivier Vrankenne a vu mon travail il y a quelques années avec beaucoup d’enthousiasme. Il réfléchissait déjà à ce moment comment pouvoir le montrer. Il faut dire que j’ai le parcours d’une tortue. Je crois que pendant toutes ces années, je me cherchais encore. Je me suis remis en question. C’était un travail ardu, très lent, très contemplatif. Je n’avais pas envie de m’exhiber, j’étais dans une sorte de retraite volontaire qui m’était très agréable. Récemment, Olivier m’a tiré hors de l’atelier, ce qui n’était pas sans une réticence intrinsèque. Je me suis laissé convaincre et c’est un plaisir de partager évidemment.

Que nous montres-tu aujourd’hui ? C’ est une série que j ai initiée il y a 15 ans. Et tout est parti d’un voyage à Rome. Il y a des nappes en papier d’un restaurant romain. Et même les autres papiers qui sont dans l’expo proviennent de Rome. Rome a eu un effet déclencheur. Un parcours est semé de surprises, d’embûches. Je ne savais pas comment formuler l’histoire auparavant. J’ignorais par quel bout j’allais prendre l’affaire alors que l’idée était là. Il y avait un questionnement. C’est un processus très lent. Je travaille par intermittence, j’aime les chemins de traverse, j’aime l’école buissonnière, j’aime tout ce qui peut entraver mon parcours et ce qui attise ma curiosité, comme la bouffe par exemple.

Quel est ton sentiment face à ses œuvres qui vont partir ? J ai thésaurisé mon travail. Tant qu’un dessin est à portée de main, j ai de grosses difficultés de me retenir à travailler dessus. Une fois qu’un tableau est parti, tu ne peux plus y toucher et donc il fait sa vie. Tu crées des choses pour t’environner et quand elles partent tu dois te recréer un environnement. Même si j’ai encore beaucoup de pièces ici, j’ai vécu en grande communion avec tous ces travaux et il est assez rare que je me dise qu’un travail soit terminé.

Quel est le regard de ton père sur ton travail ? Je ne sais pas trop. Il est un peu dans les nébuleuses, mais dans l’absolu, il serait très heureux et fier. Il a toujours été bon public, avec toujours cette nostalgie de mes premiers travaux qui pourraient être liés à l’enfance ou à l’adolescence.

Tu as un nom, le revendiques-tu ? Je le revendique bien sûr, complètement, intégralement. Je n’en fais pas mon fer de lance parce que mon père nous a appris depuis notre enfance, que les individus devaient se réaliser d’eux-mêmes, dans ce qu’ils sont. Il nous a donné les outils pour que nous nous réalisions. Mon frère et moi-même nous nous sommes distingués singulièrement. Mon frère massivement par le biais du cinéma et de l’image photographique. Et moi via les arts plastiques. Je n’ai pas eu des parents qui m’ont dit : tu feras ceci ou cela ! Il n’y a jamais eu de pressions à mon égard. Son enseignement est tout à fait unique. Et je pense avoir beaucoup de mon père. D’autant que ma mère m’a été enlevée à l âge de mes 5 ans, cela a créé quelque chose de très fort avec lui. Une sorte de fusion entre mon père, mon frère et moi.

Quel héritage as-tu reçu ? Mon père est un être à part entière. Ce n’est pas seulement un artiste, c’est un homme intérieur qui m a appris à être en accord avec toutes les choses du monde. Il nous emmenait souvent en pleine nature. Il nous apprenait les choses avec une magnifique poésie. Il m’a enseigné une sorte de méthodologie d’exploration des choses du monde et de l’univers. C’est une immense importance pour moi. Je lui dois énormément. D’un autre côté, j’ai reçu aussi un héritage architectural par ma mère. Mon grand-père Maxime Brunfaut était un grand architecte, il a construit l’aéroport de Bruxelles, il a terminé la gare centrale, il a fait beaucoup de bâtiments dans la ville. Cela m’a aussi beaucoup enrichi. Même si je ne l ai pas énormément connu, ma grand-mère était là. Tout cela constitue un précieux héritage pour moi.

Un souvenir de ton enfance qui te vient à l’esprit ? J’en ai énormément. Après la mort de ma mère, notre père nous a embarqué sur les routes pendant une année. On a vagabondé pendant des mois à travers l’Europe, le Canada et un peu l’Amérique et c’était vraiment extraordinaire. Au milieu de cela, il y a eu énormément d’anecdotes. Nous nous sommes retrouvés perdus sur la côte Nord du Canada à faire du camping et à vivre dans une sorte d’autarcie. Comme une petite tribu, c était très très beau.

Project 07, Boris Beaucarne & Raymond Pettibon, OV Project Room, jusqu’au 17 février 2018.

Exposition Jam Tartine avec Anthea Lubat et Mrzyk & Moriceau, Les Bains Douches à Alençon, à partir du 17 mars 2018.