Dans l’atelier de Sanam Khatibi

Art Workshop

Son exposition “Rivers in your mouth” chez Rodolphe Janssen a ébloui le Brussels Gallery Weekend et nous éblouit encore. Sanam Khatibi nous reçoit avec chaleur et bienveillance dans son antre chargée en souvenirs et belles émotions.

Interview Marie Hocepied.
Photos Oskar 

Quel est ton parcours géographique? Je suis née en Iran, j’ai quitté le pays vers l’âge de 9 ans. Il y avait la guerre d’Irak. J’ai connu 5 ans de bombardements et puis nous avons dû partir assez vite. Le fait que mon frère à l’âge de 13 ans n’aurait pu plus sortir et qu’il serait devenu la propriété de l’état pour rentrer en guerre, était une échéance. Nous devions quitter le pays. Nous sommes allés à Londres et puis au Danemark parce que ma mère travaillait à l’époque pour le gouvernement danois. Ensuite nous sommes arrivés à Bruxelles. C’est ici que j ai vécu principalement et que j’ai grandi. Même si nous avons beaucoup voyagé en Afrique, en Egypte et au Mexique, Bruxelles reste ma base.

Ton atelier est également ton lieu de vie. Etait-ce une nécessité pour toi?  Je considère toute cette maison comme mon atelier. Le deux se mélangent et je ne me vois pas les séparer. Toutes ces choses qui m’entourent sont une extension de mon travail. Ce sont des objets auxquels je suis énormément attachée. Que ce soit des pièces d’art colombien, étrusque, africain, égyptien ou ancien perse. Ce sont des influences qui nourrissent considérablement mon travail. Cela fait presque deux ans que je me suis installée dans cette maison. Une semaine plus tard, elle était déjà bien habitée. Je sais remplir les espaces très très vite (rires).

Les animaux y sont également très présents.  J’ai toujours été attirée par les animaux. Je me souviens qu’enfant, la décoration de ma chambre a toujours été spéciale. Je pense que j’ai hérité ce côté-là de ma mère. Elle était collectionneuse, notamment de tapisseries perses sur le thème de la chasse. Mes sujets proviennent également des anciens contes persans, où les personnages se transformaient en animaux. C’est un univers dans lequel j’ai grandi.

Que racontent-ils dans tes tableaux? Ils amènent cette notion d’animalité. Notre état sauvage et nos pulsions de base sont les sujets les plus importants de mon travail. Je pense que nous sommes attirés par ce qui nous fait peur et c’est comme ça que l’on se construit. Je parle aussi de la domination, de la soumission et du pouvoir. On y retrouve des femmes fortes qui chassent car elles doivent se nourrir. Elles reprennent un peu la place de l’homme, c’est ce qu’il se passe dans la société actuelle. Le rôle de l’homme n’est pas le même qu’auparavant. Les choses changent et mes tableaux parlent de tout ça. Le tout avec un certain trait d’humour, je pense.

Ton travail revêt plusieurs formats, plusieurs médiums. C’est important pour toi? Oui, je fais souvent des grands tableaux qui sont très contrôlés et très précis et en même temps, je peins des petits formats qui sont beaucoup plus nerveux et relâchés. Ce sont deux façons très différentes de travailler pour moi. À coté des tableaux, j’aime mêler la tapisserie et mes propres pièces de céramique. C’est une forme d’installation. Cela ne m’intéresserait pas de faire une exposition « classique » que de peintures ou que de tapisseries. J aime créer une atmosphère et mélanger les choses.

Les femmes semblent parfois s’effacer par leur transparence dans tes tableaux. Est-ce vraiment le cas ? Pour moi, le paysage, les animaux et les femmes ont la même importance. Il s’agit du même sujet. Il n’y a pas de hiérarchie. J aime donner un coté charnel et vivant aux plantes et aux arbres. C’est sans doute inconsciemment que je laisse flotter les cheveux des femmes avec une certaine transparence, comme si je voulais insister sur le fait que le paysage est tout aussi important que les êtres humains. La première chose que j’installe au trait très fin, c’est le paysage. Ensuite les éléments humains et les animaux arrivent dans la toile.

Comment bosses-tu ici? C est tous les jours un peu la même chose. Je commence ma journée en courant ou en faisant un peu de sport. Puis je rentre, je prends mon café et je check mes mails. Ensuite je me pose dans l’atelier. Je travaille jusque 19, 20, 21 heures. Cela dépend. Je peins en musique mais très très fort (rires). J’ai la chance que mes voisins m’apprécient beaucoup. Ou alors je travaille en écoutant « Faites entrer l’accusé » ou des audio books de littérature anglaise.

Que fais-tu pour t’échapper? Je n’arrête pas de me raconter que je vais m’offrir quelques jours au soleil, mais me connaissant je pense que ce ne saura pas vraiment le cas. Je m’ennuie très vite quand je ne peins pas, même si j ai conscience que je dois me reposer un peu. Je suis complètement addict à mon travail. Mes sorties, ce sont les vernissages ou je vais prendre un verre dans les ateliers de mes amis artistes. Ma vie se concentre sur l’art. Et aussi sur ma famille dont les enfants de mon frère que j’aime garder chez moi une fois par semaine. On passe de chouettes moments ensemble. Ils savent très bien avec quoi ils peuvent jouer et ce qu’ils ne peuvent pas toucher…

 

www.sanamkhatibi.com
Rivers in your mouth, jusqu’au 28 octobre 2017, chez Rodolphe Janssen.