Texte Marie Honnay. Photos Oskar.

Il est né à Johannesburg, en Afrique du Sud, il y a 50 ans. Ex-militant anti-apartheid, il a été l’assistant de Richard Prince dont il a intégré l’atelier après avoir été contraint de quitter son pays. Depuis presque 20 ans, Kendell Geers vit et travaille à Bruxelles. Ses œuvres sont présentes dans la plupart des grandes collections internationales, dont celles du SMAK de Gand.

En 2012, j’ai souffert d’une grave dépression. J’étais notamment en révolte contre la manière dont le secteur de l’art fonctionne. Je venais dans mon studio tous les jours. Pour ne rien faire… Ce processus m’a amené à changer ma manière de travailler. J’ai aussi commencé à peindre. Avant, j’étais totalement contre la peinture. Inconditionnellement contre. Dans tous les sens du terme. Et puis, étrangement, à ce moment précis, la peinture est venue à moi. C’était un véritable appel. Dans la logique de Rimbaud, la peinture s’est imposée à moi.

D’habitude, je travaille nu. La toile est posée sur le sol. C’est mon corps qui insuffle l’énergie. Comme dans une performance d’Yves Klein. La différence, c’est que je ne travaille pas avec un modèle féminin, mais avec mon propre corps. Un peu comme si je sautais à l’intérieur de l’œuvre. La peinture et moi ne font plus qu’un. C’est une énergie qui nait dans le mouvement, dans le fait de lancer la couleur sur la toile. Un peu comme si le dessin s’y trouvait déjà et que tout ce que j’avais à faire, c’était le laisser sortir.

Ce n’est pas parce que j’ai introduit la peinture dans mon travail que j’ai arrêté la sculpture. Je continue aussi à réaliser des performances. Aujourd’hui, toutes ces techniques cohabitent. Dans l’une de ses lettres, Rimbaud parle d’un « dérèglement de tous les sens ». Avec le dessin et la peinture, c’est un peu ce que je ressens : une vraie libération. Pour moi, la peinture est juste un processus spirituel, une manière d’unir la chair et l’esprit.

Je suis arrivé à Bruxelles, il y a 18 ans. Les premiers temps, je rendais visite à ma compagne Cendrine dont je venais de tomber amoureux. Elle habitait dans les Marolles. Ce quartier me fascinait. Surtout à cause de son marché aux puces. Cet échange d’objets m’a toujours beaucoup intéressé. Je suis également tombé amoureux de l’énergie, du chaos et de la mixité qui règnent dans ce quartier. Après, j’ai découvert la nourriture, les gens… Et je ne suis plus jamais reparti. A mon sens, Bruxelles est l’une des villes européennes les plus africaines. Contrairement à Londres ou Paris, il n’y a pas de ghetto. La mixité est beaucoup plus présente. A Ixelles ou à Saint-Gilles, les gens riches côtoient les plus pauvres. J’aime cette contradiction, assez unique dans le monde.

Je suis très critique par rapport à la société dans laquelle nous vivons. Une société liée à la notion de profit et où le respect est souvent absent. Pour moi, l’un des rôles de l’art est de changer cette perception. Je veux utiliser mon art pour faire bouger les consciences. A mon sens, l’œuvre d’art est comme un talisman. Si je la conçoit dans un monde spirituel, elle doit y rester. C’est à ce monde qu’elle appartient et à aucun autre.

Je suis un Africain blanc. Cette particularité a une influence fondamentale sur mon travail. En Afrique, les gens entretiennent un lien direct avec la terre. En art, cette spiritualité donne naissance à des formes. La tradition européenne est davantage centrée sur le mental. Ce qui caractérise mon travail, c’est le fait de lier les deux.

Si je regarde peu le travail des autres artistes, c’est parce que je pense le marché de l’art est uniquement centré sur le prix des œuvres. L’argent : c’est tout  ce qui compte. Ca rend l’art très ennuyeux. L’art devrait, au contraire, être une aire de jeux. Pour qu’il soit intéressant, différents facteurs doivent s’entremêler. Cela dit, je ne suis pas insatisfait de faire partie de ce système. Pour changer les choses, il faut s’adresser aux personnes d’influence. Celles qui ont de l’argent et fréquentent les galeries. Je ne boycotte donc pas le marché, mais je ne me sens pas obligé d’être de tous les vernissages. Contrairement au marché de l’art, l’art au sens premier est universel.

Le livre que j’ai réalisé l’an dernier suite à mon exposition à la galerie Rodolphe Janssen avait pour objectif de montrer au public que même si je ne ressemble pas à un Africain, je le suis. Une manière d’affirmer cette identité. Les gens s’attendent à ce que l’art africain soit fixe, qu’il n’évolue pas. Or, ils n’ont pas cette même attente par rapport à l’art européen. Mon travail entend montrer ce que ça implique d’être africain aujourd’hui et comment cette identité évolue au fil du temps.

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28 March 2019: Galeria ADN, Barcelona
May 2019: Mario Mauroner, Vienna
June 2019: Rua Red, Dublin
Juin 2019: Commissaire pour l’exposition de la collection Sindika Dokolo au Bozar, Brussels