Dans l’album émotion de Cici Olsson

Art

Il est cartonné et sans photo de couverture. Certains lui ont dit que c’était «suicidaire». Elle, elle assume. Parce que sous des apparences brutes, son encyclopédie de la mode et du design est un condensé d’émotions, d’instants d’une rare intensité. Un plongeon décalé dans l’univers de la mode belge (mais «pas que») au travers du regard bleu délavé de la photographe suédoise Cici Olsson.

Défilé Jean-Paul Lespagnard
Par Marie Honnay.

L’un des portraits les plus forts du livre est peut-être celui de Jean-Paul Lespagnard.

J’ai vécu des moments dingues avec lui. Je me souviens d’une «démolition party» à l’hôtel Royal Monceau à Paris en 2008. Jean-Paul avait réalisé une installation. C’était fou. J’ai aussi photographié la chanteuse An Pierlé dans l’une de ses robes. C’est ça qui est beau avec la mode belge: c’est comme une famille. Une famille internationale. Sur la photo que j’ai choisie pour l’encyclopédie, il sourit. Il est heureux. Il n’est pas dans la représentation, mais bien dans la vérité.

C’est aussi ce qui émane du portrait de Diane Pernet?

Oui, elle n’est pas belge, mais elle a beaucoup suivi et encouragé les créateurs belges, dont Jean-Paul, justement. Lorsqu’on la rencontre pour la première fois, on se demande qui est cette créature. Puis, on réalise que sa force, c’est son esprit d’analyse et son sens de l’observation sans égal. Le reste ne lui importe guère. C’est l’anti-fashionista par excellence. Cette photo, je l’ai prise au Grand Palais. Le lieu était bondé. Pourtant, on dirait qu’elle est seule. C’est la magie de l’instant.

Il y a aussi cette photo incroyable d’Ann Demeulemester.

J’aime l’idée d’une silhouette à ce point reconnaissable. Elle fait aussi partie des gens vrais. Ceux qui, malgré leur réussite, restent à l’écoute. Je me souviens qu’un jour, j’avais réalisé un portrait de Patti Smith que je rêvais de lui faire parvenir. Je savais qu’Ann – qui l’a souvent habillée – était une amie. Elle a accepté de nous mettre en contact. La mode belge est profondément humaine. Quand je raconte à des étrangers que je suis allée à l’anniversaire de Véronique Branquinho dans un café un peu glauque d’Anvers et que Dries Van Noten figurait parmi les invités, ils ne me croient pas…

Vous réalisez beaucoup de backstage dans l’univers de la mode masculine. Pourquoi?

«J’ai pas mal shooté les coulisses de Thom Browne, c’est vrai. L’univers de l’homme est peut-être plus léger, plus cool, moins formaté. Ca me laisse plus d’ouverture pour m’y glisser. En règle générale, il faut de toute façon du temps pour trouver ses marques. Les photos de cette encyclopédie sont le fruit d’un long processus. Je vais de très nombreuses fois dans le backstage d’un créateur avant que la confiance s’installe.»

Vous dites que dans cette encyclopédie, vous n’avez voulu montrer «que du métier»…

Ce qui nous intéressait, c’était de montrer le chemin que fait le vêtement avant d’arriver en boutique. Puis, nous voulions surtout laisser parler les images. Derrière chaque métier, il y a une émotion. J’ai toujours aimé photographier les coulisses. Comme chez Delvaux. J’aurais pu regarder les ouvriers travailler pendant des jours et des jours… Mitrailler des looks, des vêtements, ce n’est pas mon truc. Je ne veux pas être un simple intermédiaire. Je veux pouvoir m’inscrire dans l’instant.

Livre FASHION IN THE MAKING, Photos: Cici Olsson & Textes: Philippe Pourhashemi et Tom Tack, en vente par le MAD.

Défilé Thom Browne